La douceur, l’attention et l’amour

Mon, 11/05/2007 - 14:30 -- Sam
La douceur, l’attention et l’amour

Dans son quotidien, alors qu’il était préoccupé par les attaques, les trahisons et la soif de vengeance des ennemis, il restait attentif aux détails de la vie et aux attentes de chacun mêlant de façon permanente la rigueur et la générosité de la fraternité et du pardon. Ses compagnons l’observaient prier durant de longues heures de la nuit, seul, loin des hommes, isolé dans le murmure de ses prières et de ses invocations qui nourrissaient son dialogue avec l’Unique. `Aïsha, son épouse, en était impressionnée et étonnée : « Ne t’imposes-tu pas trop [d’actes de dévotion] alors que Dieu t’a déjà pardonné tes fautes passées et futures ? Et le Prophète de répondre : Comment pourrais-je ne point être un serviteur reconnaissant [qui remercie] ? »[1] Il n’imposait point à ses compagnons ce qu’il s’imposait de pratiques, de jeûnes, de méditations. Au contraire, il exigeait d’eux qu’ils allègent leur fardeau et qu’ils évitent l’excès : à certains compagnons qui voulaient mettre un terme à leur vie sexuelle, prier durant les nuits entières ou jeûner sans discontinuer (comme ‘Uthmân ibn Maz’ûn ou ‘Abd Allah ibn ‘Amr ibn al-‘As), il disait : « N’en fais rien ! Mais jeûne certains jours et mange certains jours. Dors une partie de la nuit et veille une autre partie en accomplissant la prière. Car ton corps a sur toi des droits, tes yeux ont sur toi un droit, ta femme a sur toi un droit, ton hôte a sur toi un droit... »[2] Il s’exclama un jour, et répéta trois fois : « Malheur aux exagérateurs [rigoristes] !!! »[3] et, en une autre circonstance : « La modération, la modération ! Car c’est seulement par la modération que vous arriverez à bon port. »[4]

Il n’avait de cesse d’apaiser la conscience des croyants qui avaient peur de leurs faiblesses et de leurs manquements. Un jour, le compagnon Handhala al-Usaydî rencontra Abû Bakr et lui confia être persuadé de sa profonde hypocrisie tant il se sentait traversé de sentiments contradictoires : dans la présence du Prophète, il n’était pas loin de voir le paradis et l’enfer mais lorsqu’il s’en éloignait, il était distrait par sa femme, ses enfants et ses affaires. Abû Bakr lui confia à son tour qu’il vivait les mêmes tensions. Ils s’en allèrent voir le Prophète et le questionner sur cet apparemment triste état de leur spiritualité. Handhala lui exposa la nature de ses doutes et Muhammad lui répondit : « Par Celui qui détient mon âme entre Ses mains, si vous aviez le pouvoir de demeurer dans l’état [spirituel] où vous êtes en ma compagnie et dans le souvenir permanent de Dieu, les anges vous serreraient la main dans vos lits et sur les chemins. Mais il n’en est rien, Handhala, il est une heure pour cela [la dévotion, le souvenir] et une heure pour cela [le repos, la distraction]. »[5] Il n’y avait donc là aucune des dimensions de l’hypocrisie mais simplement la réalité de la nature humaine qui se souvient et oublie, qui a besoin de se souvenir justement parce qu’elle oublie. Parce que les humains ne sont point des anges.

En d’autres circonstances, il les surprenait en affirmant que c’était au cœur même de leurs besoins les plus humains, dans l’humble reconnaissance de leur humanité, que s’exprimait la sincérité d’une prière, d’une aumône ou d’un acte d’adoration. « La prescription du bien est une aumône, la proscription du mal est une aumône. Dans vos relations sexuelles avec vos épouses, il y a une aumône. » Ses compagnons, surpris, lui dirent : « O Messager de Dieu, quand l’un de nous satisfait son désir [sexuel] et il en reçoit en plus une récompense ? » Muhammad répondit : « Dites-moi, si l’un d’entre vous avait eu une relation illicite, n’aurait-il point commis un péché ? C’est pourquoi lorsqu’il a une relation licite, il en reçoit la récompense. »[6] Ainsi les invitait-il à ne rien nier ou mépriser de leur humanité mais il leur enseignait qu’il s’agissait, au fond, d’apprendre à se contrôler. La spiritualité c’est à la fois accepter ses instincts et les maîtriser : vivre ses désirs naturels à la lumière de ses principes est une prière. Jamais une faute, encore moins de l’hypocrisie.

Le Prophète détestait entretenir chez ses compagnons un inutile sentiment de culpabilité. Il leur répétait de ne jamais cesser de dialoguer avec l’Unique qui est l’Infiniment Bon, le Miséricordieux qui accueille chacun dans Sa grâce et Sa bonté et aime la sincérité des cœurs qui regrettent et reviennent à lui. C’est le sens profond de « at-tawba » offerte à chaque conscience : le « retour sincère à Dieu », après un oubli, un écart, une faute. Dieu aime ce retour sincère auprès de Lui et Il pardonne et purifie. Le Prophète en donnait l’exemple lui-même en de nombreuses circonstances. Un Bédouin vint un jour uriner dans la mosquée et les compagnons se précipitèrent sur lui et voulurent le battre. Le Prophète intervint et leur dit : « Laissez-le en paix et versez simplement un seau d’eau sur son urine. Dieu ne vous a suscités que pour faciliter les obligations et non point pour les rendre difficiles. »[7] `Aïsha rapporte par ailleurs qu’un homme vint un jour trouver le Prophète et lui dit : « Je suis perdu ! » Le Prophète lui demanda « Pourquoi donc ? » Celui-ci lui confia : « J’ai eu commerce avec ma femme pendant les heures de jeûne du mois du Ramadan ! » Muhammad lui répondit : « Fais donc l’aumône ! » à quoi l’homme répondit : « Je ne possède rien ! » puis il s’assit non loin du Prophète. Un homme vint alors apporter au Prophète un plat de nourriture[8]. Le Prophète appela : « Où est donc l’homme perdu ? - Ici, répondit-il. » Muhammad lui dit : « Prends cette nourriture et va la donner en aumône ! - A plus pauvre que moi ? Mais ma famille n’a rien à manger ?! - Alors mangez-la vous-mêmes. » répondit le Prophète en souriant.[9] Cette douceur et cette bonté étaient l’essence même de son enseignement et il répétait : « Dieu est doux (Rafîq) et Il aime la douceur (ar-rifq) en toute chose »[10] en ajoutant : « Il donne pour la douceur ce qu’Il ne donne pas pour la violence ou toute autre chose. »[11] Il confia à l’un de ses compagnons : « Il y a en toi deux qualités que Dieu aime : la clémence (al-hilm) et la longanimité [la grandeur d’âme, la tolérance] (al-anâ) »[12] et il invitait tous les compagnons à ce constant effort de la douceur et du pardon : « S’il te parvient de ton frère une chose que tu désapprouves, cherche-lui une à soixante-dix excuses. Si tu ne trouves pas, dis [persuade-toi] que c’est une excuse que tu ne connais pas. »[13]

Autour de la mosquée, à proximité de la demeure du Prophète, s’étaient installés certains nouveaux convertis à l’islam qui n’avaient pas de toit et étaient souvent privés de nourriture. Démunis (parfois volontairement car certains désiraient vivre l’ascèse loin des biens du monde), leur subsistance dépendait des aumônes et des dons des musulmans : leur nombre ne cessait d’augmenter et ils furent bientôt appelés « ahl as-suffa » (les gens du banc).[14] Le Prophète était très concerné par leur situation et manifestait une solidarité permanente à leur égard. Il les écoutait, répondait à leurs questions et était attentif aux besoins de chacun. C’était une des particularités de sa personnalité et de ses enseignements avec ahl as-suffa comme avec l’ensemble de sa communauté : à la même question sur la spiritualité, la foi, l’éducation ou le doute, il apportait des réponses différentes et adaptées qui tenaient compte de la psychologie, du vécu et de l’intelligence de celle ou de celui qui l’apostrophait. Ceux-ci se sentaient vus, respectés, compris, aimés et, en effet, il les aimait, le leur disait et leur conseillait, en sus, de ne jamais oublier de se confier mutuellement leur amour : « Quand quelqu’un aime son frère [sa sœur] qu’il lui fasse part de son amour pour lui [elle]. »[15] Au jeune Mu’âdh ibn Jabal, qu’il saisit un jour par la main, il murmura : « O Mu’âdh, par Dieu, je t’aime. Et je te conseille, ô Mu’âdh, de ne pas oublier de dire, à la suite de chaque prière rituelle : ‘O Dieu, aide-moi à me souvenir de Toi, à Te remercier et à parfaire mon adoration à Ton égard’ »[16] Le jeune homme s’est ainsi vu offrir en un seul élan et l’amour et l’enseignement spirituel et ce dernier était d’autant plus profondément assimilé qu’il était enveloppé de cet amour.

[1] Hadîth rapporté par al-Bukhârî et Muslim

[2] Hadîth rapporté par al-Bukhârî.

[3] Hadîth rapporté par Muslim

[4] Hadîth rapporté par al-Bukhârî

[5] Hadîth rapporté par al-Bukhârî et Muslim

[6] Hadîth rapporté par al-Bukhârî et Muslim.

[7] Hadîth rapporté par al-Bukhârî

[8] Selon une version, il s’agissait de dattes. Un autre transmetteur, du nom de ‘Abd ar-Rahmân, indiquait quant à lui ne pas savoir de quoi il s’agissait exactement.

[9] Hadîth rapporté par al-Bukhârî et Muslim

[10] Hadîth rapporté par al-Bukhârî et Muslim

[11] Hadîth rapporté par al-Bukhârî

[12] Hadîth rapporté par Muslim

[13] Hadîth rapporté par al-Bayhaqî

[14] Un banc avait été installé à leur intention à proximité de la mosquée. Certains commentateurs, cherchant l’origine du mot « sûfî » (sufisme), l’ont lié à ces « ahl as-suffa » dont certains avaient fait le choix délibéré de la pauvreté et de l’éloignement du monde, des désirs et de la possession.

[15] Hadîth hassan (bon) rapporté par Abû Dâwud et at-Tirmidhî

[16] Hadîth rapporté par Abû Dâwud et an-Nasâ’î

Tariq Ramadan

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